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« Halte à la spoliation du commun » : contre le projet éolien de Boralex dans la forêt de Lanouée

Samedi 12 février, à Lanouée, dans le Morbihan, plus de 200 personneXs se sont retrouvéeXs suite à l’appel du collectif Lanouée vivante, pour un carnaval festif et militant afin de protester contre le projet éolien de la multinationale canadienne Boralex.

« DéguiséeXs », c’était le mot d’ordre pour ce rassemblement organisé par le collectif Lanouée Vivante qui s’est tenu devant la mairie de Lanouée. Ce carnaval festif, militant et citoyen, a débuté aux alentours de 13h30 et a rassemblé plus de 200 manifestanteXs. Plusieurs prises de parole, tant de citoyenneXs que d’associations et collectifs, ont appelé à préserver les espaces naturels et ont ouvert la réflexion sur les modes de production et de consommation d’électricité actuels. Dans la foulée, un cortège s’est formé et élancé en direction de la forêt de Lanouée, lieu d’implantation du projet « Les Moulins du Lohan » de l’entreprise Boralex, en vue d’une action concrète.

Boralex est une multinationale canadienne, spécialisée dans les énergies dites renouvelables. Elle s’est implantée dans plusieurs pays et notamment en France, où elle a racheté en 2016 au groupe Louis-Dreyfus la forêt de Lanouée. Boralex porte, depuis cette date, le projet des « Moulins du Lohan », qui consiste en l’installation de 17 éoliennes de 200m de haut, nécessitant la déforestation de 11,4 des 320 hectares prévus pour ce projet. L’objectif affiché par la multinationale est de rendre ce parc éolien fonctionnel courant 2023.

Dotée d’une superficie de près de 4 000 hectares, la forêt de Lanouée est, à l’instar de la grande majorité des forêts bretonnes, privée. Constituée de deux-tiers de résineux et d’un tiers de feuillus, elle est aujourd’hui exploitée pour son bois (notamment des pins maritimes, hêtres, chênes, châtaigniers). Si elle est largement artificialisée, elle n’en reste pas moins considérée comme un « réservoir de biodiversité » dans le Schéma régional de cohérence écologique (SRCE) et est protégée au titre de Zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique (ZNIEFF de type I). On y recense ainsi une soixantaine d’espèces d’oiseaux, dont certaines rares, ainsi que de nombreuses espèces de batraciens, de chauve-souris et de plantes endémiques rares.

Les manifestanteXs se sont donc dirigéeXs en direction du site en construction, suivi de près par plusieurs véhicules de la gendarmerie. L’ambiance au sein du cortège était festive et « déter’ » (déterminée), des chants se faisant entendre au rythme d’une batoucada dynamique et les manifestanteXs échangeant sur la suite des évènements. Alors que le cortège n’était plus qu’à quelque centaines de mètres du chantier de Boralex, les tenues de « carnaval » ont laissé place aux k-way noirs et aux cagoules. Il a alors faussé compagnie aux véhicules de la gendarmerie et poursuivi sa route dans un chemin alternatif à la voie initialement empruntée.

Les manifestanteXs sont parvenueXs à atteindre le site de la base-vie du projet (l’ensemble des bâtiments éphémères dédiés à accueillir les intervenanteXs sur un chantier de construction). Iels étaient attendueXs par les gendarmeXs qui entouraient les installations en préfabriqué. Leur objectif semblait clair : protéger le site et éviter toute dégradation. C’était sans compter sur la détermination collective des manifestanteXs qui ont alors formé un bloc, compact et solidaire, afin de pénétrer à l’intérieur de la zone grillagée.

Les gendarmeXs les ont alors accueillieXs, ou plutôt violemment refouléeXs, en usant de leurs matraques et de leurs gazeuses. Les activisteXs réussissaient, momentanément, à leur faire face et à maintenir leurs positions. Les grilles du chantier, déplacées par le bloc des manifestanteXs à l’entrée du site, permettaient de former une première barricade. Iels s’organisaient ensuite pour monter deux nouvelles barricades en récupérant des branches et des troncs morts, sous l’œil des gendarmeXs qui les laissaient faire, focaliséeXs qu’iels étaient sur la sécurisation des préfabriqués.

Aux alentours de 17h, il ne restait plus qu’une centaine d’occupanteXs sur la zone. La perspective d’une nouvelle ZAD (Zone à Défendre) était alors envisagée. Après plus d’une heure à monter des barricades, deux petits foyers étaient embrasés ; la nuit commençait à tomber sur Lanouée. L’occupation commençait à prendre forme. Des camions permettaient d’acheminer du matériel pour passer la nuit sur place – couettes, outils, nourriture, etc. La solidarité naissante amenait du réconfort aux personneXs présenteXs. La vie commune s’est alors organisée, entre préparation d’un repas et entretien des feux. Les échanges quant aux suites à donner à l’action, eux, ne faiblissaient pas.

Il est près de 20h lorsqu’un premier assaut est mené par les gendarmeXs. Les occupanteXs étaient en plein repas. Des slogans tels que « ACAB » (All Cops Are Bastards, dénonçant le caractère systémique des violences policières) et « Cassez-vous » ont dès lors résonné dans toute la zone. Les grenades lacrymogènes ont plu sur les activisteXs qui, en sous-nombre et sans équipement, n’avaient d’autre option que de reculer. Pendant que certaineXs cherchaient à sauver le maximum de matériel, d’autreXs freinaient la progression des forces de l’ordre en leur jetant des pierres. Suite à une seconde charge, le groupe d’occupanteXs est repoussé derrière une ultime barricade de fortune. L’évacuation a semblé une réussie pour les gendarmeXs qui n’avançaient plus. Pourtant, à peine le matériel rangé dans les véhicules, une énième pluie de palets lacrymogènes s’abattait sur le site, amenant les manifestanteXs à quitter la zone.

Force est de constater que ce projet, qui s’inscrit dans les plans dits de « Développement Durable » des pouvoirs tant nationaux que locaux, engendre des oppositions.

Si le dépassement du recours aux énergies carbonées (charbon, gaz, pétrole, etc.) est inévitable, les débats quant à la pertinence du recours à tel ou tel type d’énergies décarbonées – ou bas-carbonées – ne manquent pas. L’accroissement de la part des « énergies renouvelables » dans nos productions énergétiques participerait de la modération des émissions de gaz à effet de serre et, de ce fait, de l’atténuation des changements climatiques à venir. En parallèle, l’alternative en vogue – l’investissement dans de nouvelles centrales nucléaires – semble elle-même porteuse d’incohérences et de risques majeurs.

Quoi qu’il en soit, l’atteinte d’objectifs ambitieux en termes de décarbonation ne pourra se faire uniquement en substituant telle énergie à telle autre. Bien au contraire, ils impliquent de bouleverser en profondeur les modes de production et de consommation de nos sociétés. En d’autres termes, le développement durable n’est qu’un mirage s’il ne s’appuie pas en priorité sur la diminution de nos consommations et s’il n’est pas intriqué dans une décroissance globale, tant énergétique qu’économique.

Voilà en substance ce qui anime les revendications des militanteXs réunieXs à Lanouée ce 12 février. Outre ce besoin de limiter les impacts de l’Humain sur le vivant, iels pointent du doigt le caractère inique – et même cynique – des projets peints de vert. Ces derniers s’asseyent sur les règlementations destinées à préserver l’environnement et s’inscrivent dans des politiques court-termistes et centralisées, tout en poursuivant des logiques financières incompatibles avec la protection des écosystèmes autant que des populations locales.

Si les recours administratifs et juridiques contre le projet de Boralex dans la forêt de Lanoué semblent en passe d’être épuisés (cf. infra), nul doute que celui-ci s’inscrit dans la lignée de ceux, tel les projets d’aéroport de Notre Dame des Landes ou plus récemment de Grand port maritime Nantes-Saint-Nazaire au Carnet, qualifiables de « GPII » : les Grands projets inutiles imposés.

Le carnaval festif de Lanouée et sa continuité sur les chantiers des Moulins du Lohan rappellent que les changements politiques appelés de leurs vœux par une part non négligeable de la jeunesse engagée ne pourront qu’aller de pair avec des modifications systémiques et plus largement avec un abandon du mode de production hégémonique actuel : le capitalisme.

Suite à l’action en forêt de Lanouée, certaineXs participanteXs ont accepté de faire part de leurs revendications à l’équipe de Coruescation :

Pourquoi le projet éolien à Lanouée vous semble-t-il incohérent et inutile ?

Détruire une forêt pour y mettre des éoliennes, c’est absurde. C’est vraiment le capitalisme vert dans toute sa splendeur. En plus, Boralex c’est une énorme multinationale avec plein d’actionnaires derrière, c’est des connards qui s’en foutent de la planète ! Cela fait des années qu’il y a des recours, des associations qui se battent et manifestent leur mécontentement… Pourtant, l’État a outrepassé les décisions locales. Donc en plus de sa non pertinence écologique, le projet fait preuve d’un déni de démocratie. 

Au-delà de ce projet particulier, quelle est votre position vis-à-vis du développement de l’énergie éolienne ?

Nous ne sommes pas contre les éoliennes dans l’absolu, mais contre le fait de toujours chercher à produire plus sans réflexion sur notre consommation. Il faut réfléchir à la décroissance. Nous sommes contre les projets éoliens industriels : lorsque les pales sont enterrées dans le désert, lorsque la construction d’éoliennes consomme énormément de béton, et donc de sable, ressource qui va bientôt venir à manquer, etc. Détruire des écosystèmes pour y implanter des éoliennes n’est pas sensé. Les termes de « développement durable » sont un oxymore : 20 ans n’est pas un horizon « durable ».

Quel regard portez-vous sur l’action menée samedi dernier ?

Dégoût que le projet ne soit pas stoppé mais on a bien montré qu’on était nombreuseXs à s’y opposer et de manières différentes. C’était cool d’aller sur le chantier et de constater collectivement l’étendue du désastre. Il y avait une chouette ambiance bien féministe et queer, beaucoup de solidarité et de bienveillance.

Comment jugez-vous l’action de la gendarmerie lors de l’action ?

Il n’y a pas eu d’interpellation et ça fait du bien. Certains keufs se sont cachés derrière des poubelles, d’autres derrière une palette en plastique, c’était drôle de les voir comme ça. Mais ils ont beaucoup utilisé leurs matraques télescopiques et leurs gazeuses à main qui étaient bien violentes. Ils ont attendu les gendarmes en renfort pour charger de nuit et ils ont balancé énormément de lacrymos. Bon et puis après… il y a aussi eu un hélicoptère qui nous cherchait dans la nuit et il y avait la brigade canine, des lasers, des lampes bien puissantes qui nous éblouissaient. Ils ont récupéré des affaires personnelles à nous : toute la bouffe, du matos et des couvertures… ACAB.

Quels étaient les collectifs à l’initiative de l’action ?

Nous n’avons rien à déclarer. (rire) Le collectif qui lance l’appel était « Lanouée Vivante ».

Un mot de la fin ?

On invite les gens à rejoindre cette lutte contre les projets inutiles et imposés. ZAD partout ! On a quand même zbeulé et c’était drôle… On a raté, la prochaine fois on ratera pas, on continuera.

Chronologie du projet :

  • 2010 :
    • Volonté du groupe Louis-Dreyfus – qui a acheté l’intégralité de la forêt de Lanouée en 2007 – d’y implanter un parc éolien sur la quasi-totalité de sa superficie, au travers de la filiale Les Moullins du Lohan ;
    • Redimensionnement du projet à 16 éoliennes, de 186 mètres de hauteur, sur 320 Ha au sud-est de la forêt.
  • 2013 :
    • Avis défavorables au projet émis par i) le Service territorial de l’architecture et du patrimoine du Morbihan (car « totalement incohérent par ses dimensions hors d’échelle avec la qualité paysagère de cette forêt remarquable à laquelle il porterait une atteinte irrémédiable »), ii) la commission faune du Conseil national de la protection de la nature et iii) Le Conseil Scientifique régional du patrimoine naturel ;
    • Malgré ces avis négatifs, celui de l’autorité environnementale (DREAL Bretagne) est lui positif quant à l’étude d’impact environnemental du projet.
  • 2014 :
    • Par arrêté préfectoral du 25 février 2014, l’implantation du parc éolien est autorisée (trois permis de construire inhérents au projet sont délivrés le 27 février) ;
    • Les associations de protection des paysages déposent un recours contre ces permis de construire et les associations Bretagne vivante et Groupe mammologique breton contre son permis d’exploiter ;
  • 2015 :
    • 4 février : le préfet du Morbihan autorise les Moulins-du-Lohan à déroger au code de l’environnement : « Dérogation pour capture, destruction ou perturbation intentionnelle d’espèces protégées et pour destruction, altération ou dégradation de sites de reproduction ou d’aires de repos d’espèces animales protégées » ;
    • 16 février : Démarrage immédiat des travaux suite à l’arrêté préfectoral (et ce malgré le recours que s’efforçaient de préparer les associations environnementales).
  • 2016 : En septembre, le groupe canadien Boralex rachète la forêt ainsi que le projet des Moulins-du-Lohan.
  • 2017 :
    • 7 Juillet : Le tribunal administratif de Rennes annule l’arrêté préfectoral de 2015, les travaux et le projet sont donc suspendus ;
    • Septembre : Nicolas Hulot, alors ministre de l’écologie, apporte son soutien au projet et s’associe à Boralex pour interjeter appel du jugement du tribunal administratif de Rennes.
  • 2019 :
    • 5 mars : la Cour administrative d’appel de Nantes retoque la procédure conduite à Rennes en 2017 (pointant du doigt la méconnaissance par cette dernière du code de l’environnement). L’autorisation de 2015 pour que le projet aille de l’avant est donc rétablie ;
    • Avril : En guise d’ultime recours, diverses associations se pourvoient en cassation pour tenter à nouveau d’arrêter le projet.
  • 2020 : L’autorisation ICPE est renouvelée en juin ;
  • 2021 : Le 15 avril, le Conseil d’état rejette les pourvois en cassation contre le projet et donne l’ultime feu vert à la création du parc éolien (dont les 17 mâts sont rehaussés à 200m de haut), mettant en avant « l’intérêt public majeur » du projet et le fait que la Bretagne, malgré l’importante présence d’éoliennes, ne produit alors que 8% de l’énergie qui y est consommée ;
  • 2022 : Les mécontentements vis-à-vis du projets subsistent et, le 12 février, un carnaval festif est organisé pour le remettre sous le feu des projecteurs.

Sources internet :

Articles de la presse en ligne dédiés au projet les Moulins du Lohan :

Temps de travail :

  • Prises de sons par Suvann, 1h20
  • Prises d’images par Kydam 4h, Choupette 5h30 et Suvann 2h40
  • Rédaction de l’article par Kydam et Choupette, 5h
  • Montage du podcast par Rustine, 2h
  • Sélection des photos par Choupette et Suvann, 1h ; traitement des photos par Choupette, Kydam et Suvann, 2h
  • Relecture, correction par Rustine, 2h ; réécoute Choupette 20min

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